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de Sault, situé «dans la partie haute du diocèse d'Alet [
... ] sur le sommet des montagnes qui servent d'échelon aux plus hautes Pyrénées», comme
l'écrit le subdélégué de l'intendant de Languedoc, était coupé du reste du monde,
enseveli sous la neige tombée après des froids exceptionnels, cet hiver là, qui avait
mis à rude épreuve les organismes humains, fait souffrir le bétail, empêché de
s'abreuver à cause de la glace, détruit une partie des réserves alimentaires, comme les
pommes de terre gelées dans les remises. « Ce pays est inabordable et inaccessible [
... ], on regarde comme un prodige l'arrivée dans cette ville (Limoux) d'un païsan du
lieu de Niort qui a rapporté avoir fait environ quatre lieues aïant toujours de la neige
au-dessus du ventre » écrit encore le subdélégué Raymond Ribes le 16 mars 1789.
Les convocations pour l'assemblée générale de la sénéchaussée ne pourront pas être
acheminées en temps voulu; les huissiers chargés de les porter devront passer par le
sud; la plupart des députés des communautés, les nobles et les ecclésiastiques seront
en retard à Limoux à la séance d'ouverture de l'assemblée.
Ces conditions climatiques rendirent-elles encore plus aiguë la sensibilité des trois
ordres à la position reculée des hautes terres du Pays de Sault? Il ne faut pas oublier,
en effet, qu'elles étaient parmi les plus excentrées du royaume, longtemps dans une
position de frontière avec le royaume d'Espagne; la province voisine du Roussillon
annexée en 1659 n'avait jamais connu le processus de rédaction des cahiers de doléances
pour les États Généraux dont les derniers s'étaient tenus en 1614. La neige avait-elle
rappelé la dure réalité du relief, du climat et la difficulté des chemins?
Ce serait une erreur, cependant, de présenter le Pays de Sault comme vivant en vase clos
en cette fin du XVIII° siècle. Il n'en a jamais été ainsi d'ailleurs. Les relations
avec l'extérieur avaient tendance à s'améliorer. L'Assemblée diocésaine, par exemple,
avait pris en charge en 1763, le coût du transport des lettres qui se faisait
régulièrement à jour fixe. Plusieurs témoignages démontrent également que Limoux et
l'ensemble du diocèse d'Alet n'étaient pas restés en dehors du processus de convocation
des États Généraux, de la diffusion des informations et de la réflexion qui s'était
ouverte au début de l'été 1788. Le discours qui sert d'exorde à la liste des
doléances le montre parfaitement. Le vocabulaire employé, les thèmes développés
appartiennent aux libellés, aux adresses et aux délibérations qui circulent en tous
sens dans le royaume et parviennent imprimés jusqu'à Carcassonne, Limoux et dans les
bourgades les plus éloignées. Aussi, s'il convient de donner toute sa place à l'instant
qui rassemble les gens de Sault - la neige participerait à la cohésion sociale et
contribuerait à la construction de l'identité du pays - ,il est nécessaire de regarder
vers l'amont, de voir dans ce cahier unitaire le fruit d'une longue pratique d'expression
et d'un vécu aussi ancien.
Le Pays de Sault est, en effet, inséré de longue date dans la vie publique. Les
diocèses civils, désignés ainsi car ils correspondaient en général aux diocèses
religieux, qui servaient en Languedoc de circonscription fiscale, d'administration et de
représentation pour les États provinciaux, fonctionnaient depuis le XV° siècle. Les
localités principales ainsi que les entités géographiques, comme le Fenouillèdes ou le
Pays de Sault, avaient leur représentation à l'Assemblée diocésaine comme aux États
provinciaux, selon un système complexe, correctement balancé, fruit de compromis qui
s'étaient dégagés lentement, où les communautés députaient à tour de rôle au
diocèse et les petits pays par tour également aux États provinciaux. Le comté de
Sault était parvenu à se faire reconnaître comme un ensemble spécifique, à s'exprimer et à
agir de manière unitaire. Il est significatif que le premier article des doléances du
cahier commence par rappeler cette appartenance languedocienne et la députation par tour
des trois têtes du pays, Belcaire, Rodome et Roquefeuil.
Ainsi, en cette fin d'hiver, où les « peuples » étaient appelés à coucher leurs
doléances par écrit, le comté se rassemblait, non par facilité ou conformisme
paresseux, incapable de saisir la liberté qui s'offrait, mais par un usage consacré qui
avait prouvé son efficacité. Il relevait de la pratique institutionnalisée car le
syndic du Pays de Sault était reconnu, depuis des lustres, comme un porte-parole et le
médiateur entre les communautés et l'Assemblée du diocèse.
Seize ecclésiastiques, huit nobles, cent quarante-huit représentants des communautés se
réunissent, soit prés de six pour chacune d'elles en moyenne - les consuls modernes (qui
étaient en charge), les consuls anciens (de l'année précédente) et/ou les principaux
conseillers politiques - : une assemblée éminemment représentative qui n'aborde, en
dehors du thème convenu bien qu'obsédant de la dureté des temps et de la médiocrité
des récoltes et des ressources, que les questions de la représentation, de la
fiscalité, des chemins, du bois, du sel et des privilèges auxquels on tenait par dessus
tout, qui font l'unanimité, même celle de l'impôt à payer, car la noblesse de la
sénéchaussée de Limoux était favorable à l'égalité devant l'impôt.
Ce cahier de doléances du comté de Sault est donc un témoignage remarquable qui
mêle l'ancien auquel on reste attaché - comme les privilèges - et le neuf, sans
percevoir combien ils sont incompatibles: le discours introductif appelle de ses
vœux
des changement que l'on désirait consensuels; la mise en page du
texte imprimé conserve nettement visible dans sa disposition la structure d'ordre et de
rangs de la société d'Ancien Régime: les ecclésiastiques viennent d'abord, les nobles
ensuite, les représentants des communautés enfin. Il jette les derniers feux d'un petit
pays à l'identité forte qui va devoir se fondre dans le département, circonscription
nouvelle que ses concepteurs voulaient unificatrice.
Gilbert Larguier
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