CAHIER DE DOLÉANCES

Mémoire du Comté de Sault
Les trois ordres

Le comté de Sault rédige au mois de mars 1789 un seul cahier de doléances, commun à l'ensemble des communautés du pays ainsi qu'aux trois ordres, le clergé, la noblesse et le tiers état, ce qui fut une exception hors norme. La possibilité était donnée, en effet, à chaque communauté d'habitants, de présenter ses propres doléances - elles n'ont pas manqué d' aller discuter de leurs revendications quelques jours plus tard à Limoux, au siège de la sénéchaussée.
Quelle signification accorder à cette démarche originale? De la réponse donnée à cette question dépendra comment nous comprendrons les doléances en ce monde crucial - on ne l'aperçoit pas encore complètement - ou l'on touchait, à l'occasion de la crise financière, aux relations entre les ordres, aux rapports du souverain avec ses sujets, à la structure de la société, à la nature du pouvoir, à la réorganisation même du royaume sur le plan territorial et administratif.
Le temps était affreux en cette première moitié du mois de mars 1789. Le comté 



 
 
 

 
 

de Sault, situé «dans la partie haute du diocèse d'Alet [ ... ] sur le sommet des montagnes qui servent d'échelon aux plus hautes Pyrénées», comme l'écrit le subdélégué de l'intendant de Languedoc, était coupé du reste du monde, enseveli sous la neige tombée après des froids exceptionnels, cet hiver là, qui avait mis à rude épreuve les organismes humains, fait souffrir le bétail, empêché de s'abreuver à cause de la glace, détruit une partie des réserves alimentaires, comme les pommes de terre gelées dans les remises. « Ce pays est inabordable et inaccessible [ ... ], on regarde comme un prodige l'arrivée dans cette ville (Limoux) d'un païsan du lieu de Niort qui a rapporté avoir fait environ quatre lieues aïant toujours de la neige au-dessus du ventre » écrit encore le subdélégué Raymond Ribes le 16 mars 1789. Les convocations pour l'assemblée générale de la sénéchaussée ne pourront pas être acheminées en temps voulu; les huissiers chargés de les porter devront passer par le sud; la plupart des députés des communautés, les nobles et les ecclésiastiques seront en retard à Limoux à la séance d'ouverture de l'assemblée.
Ces conditions climatiques rendirent-elles encore plus aiguë la sensibilité des trois ordres à la position reculée des hautes terres du Pays de Sault? Il ne faut pas oublier, en effet, qu'elles étaient parmi les plus excentrées du royaume, longtemps dans une position de frontière avec le royaume d'Espagne; la province voisine du Roussillon annexée en 1659 n'avait jamais connu le processus de rédaction des cahiers de doléances pour les États Généraux dont les derniers s'étaient tenus en 1614. La neige avait-elle rappelé la dure réalité du relief, du climat et la difficulté des chemins?
Ce serait une erreur, cependant, de présenter le Pays de Sault comme vivant en vase clos en cette fin du XVIII° siècle. Il n'en a jamais été ainsi d'ailleurs. Les relations avec l'extérieur avaient tendance à s'améliorer. L'Assemblée diocésaine, par exemple, avait pris en charge en 1763, le coût du transport des lettres qui se faisait régulièrement à jour fixe. Plusieurs témoignages démontrent également que Limoux et l'ensemble du diocèse d'Alet n'étaient pas restés en dehors du processus de convocation des États Généraux, de la diffusion des informations et de la réflexion qui s'était ouverte au début de l'été 1788. Le discours qui sert d'exorde à la liste des doléances le montre parfaitement. Le vocabulaire employé, les thèmes développés appartiennent aux libellés, aux adresses et aux délibérations qui circulent en tous sens dans le royaume et parviennent imprimés jusqu'à Carcassonne, Limoux et dans les bourgades les plus éloignées. Aussi, s'il convient de donner toute sa place à l'instant qui rassemble les gens de Sault - la neige participerait à la cohésion sociale et contribuerait à la construction de l'identité du pays - ,il est nécessaire de regarder vers l'amont, de voir dans ce cahier unitaire le fruit d'une longue pratique d'expression et d'un vécu aussi ancien.
Le Pays de Sault est, en effet, inséré de longue date dans la vie publique. Les diocèses civils, désignés ainsi car ils correspondaient en général aux diocèses religieux, qui servaient en Languedoc de circonscription fiscale, d'administration et de représentation pour les États provinciaux, fonctionnaient depuis le XV° siècle. Les localités principales ainsi que les entités géographiques, comme le Fenouillèdes ou le Pays de Sault, avaient leur représentation à l'Assemblée diocésaine comme aux États provinciaux, selon un système complexe, correctement balancé, fruit de compromis qui s'étaient dégagés lentement, où les communautés députaient à tour de rôle au diocèse et les petits pays par tour également aux États provinciaux. Le comté de Sault était parvenu à se faire reconnaître comme un ensemble spécifique, à s'exprimer et à agir de manière unitaire. Il est significatif que le premier article des doléances du cahier commence par rappeler cette appartenance languedocienne et la députation par tour des trois têtes du pays, Belcaire, Rodome et Roquefeuil.
Ainsi, en cette fin d'hiver, où les « peuples » étaient appelés à coucher leurs doléances par écrit, le comté se rassemblait, non par facilité ou conformisme paresseux, incapable de saisir la liberté qui s'offrait, mais par un usage consacré qui avait prouvé son efficacité. Il relevait de la pratique institutionnalisée car le syndic du Pays de Sault était reconnu, depuis des lustres, comme un porte-parole et le médiateur entre les communautés et l'Assemblée du diocèse.
Seize ecclésiastiques, huit nobles, cent quarante-huit représentants des communautés se réunissent, soit prés de six pour chacune d'elles en moyenne - les consuls modernes (qui étaient en charge), les consuls anciens (de l'année précédente) et/ou les principaux conseillers politiques - : une assemblée éminemment représentative qui n'aborde, en dehors du thème convenu bien qu'obsédant de la dureté des temps et de la médiocrité des récoltes et des ressources, que les questions de la représentation, de la fiscalité, des chemins, du bois, du sel et des privilèges auxquels on tenait par dessus tout, qui font l'unanimité, même celle de l'impôt à payer, car la noblesse de la sénéchaussée de Limoux était favorable à l'égalité devant l'impôt.
Ce cahier de doléances du comté de Sault est donc un témoignage remarquable qui mêle l'ancien auquel on reste attaché - comme les privilèges - et le neuf, sans percevoir combien ils sont incompatibles: le discours introductif appelle de ses vœux des changement que l'on désirait consensuels; la mise en page du texte imprimé conserve nettement visible dans sa disposition la structure d'ordre et de rangs de la société d'Ancien Régime: les ecclésiastiques viennent d'abord, les nobles ensuite, les représentants des communautés enfin. Il jette les derniers feux d'un petit pays à l'identité forte qui va devoir se fondre dans le département, circonscription nouvelle que ses concepteurs voulaient unificatrice.

Gilbert Larguier