LES MOULINS

Moi, le moulin du Pays de sault.

Je n'ai pas l'orgueil du moulin à vent, juché sur la crête ou la butte, arborant ses larges ailes.
Je n'ai même pas la fierté du moulin à eau des grandes plaines du Nord, dont le corps de bâtiment, flanqué de la roue ruisselante, a tenté le graveur et le peintre.
Je me niche au creux du vallon, m'attache au moindre ruisselet que l'on franchit d'un pas. Je cache aujourd'hui mon silence sous les frondaisons, habille de lierre mes murs en ruines et de mousse mes meules à jamais dormantes. J'ai toujours enfoui mon rouet dans mes entrailles, sous le plancher où s'étalait, impalpable, la blanche farine.
Pourtant j'ai su me rendre indispensable à chaque communauté, à chaque village. J'ai enrichi l'archevêque et le seigneur, le bourgeois et l'abbé. J'ai nourri le meunier qui donnait le pain aux hommes.
J'ai laissé mon souvenir dans les mémoires et marqué à jamais le cadastre rural: lou cami de la moulino, la tiro farinièro, lou camp del mouli font désormais partie du paysage de Sault.
J'ai accueilli parfois, prés de la meule ou de la forge, le notaire du bourg voisin



 
 
 

 
 

 venu authentifier les actes les plus sacrés de la vie quotidienne.
J'ai permis les rencontres et les fêtes, l'échange d'informations et de nouvelles entre le grain et la farine. J'ai connu la danse et la farandole.
Je peux encore, si vous le voulez bien, redevenir ce lieu rare d'une sociabilité retrouvée.

Avant-propos

Le moulin, ce fut d'abord le couple de deux meules capable d'écraser et de réduire en farine n'importe quel grain. C'est d'ailleurs à la meule qu'il doit son nom. Progressivement, le moulin s'adapta aux sources nouvelles d'énergie: la force animale, l'eau, le vent, la vapeur pour ne citer que les principales.
Mais dès lors que l'eau actionna la roue à pales, ici le roudet ou rouet, tout ce qui tourne reçut le nom de moulin: les scieries, les ateliers où fonctionnent le soufflet de forge ou le martinet, le moulin à foulon et bien d'autres.
C'est ce sens large que nous avons choisi, en nous arrêtant même quelques pages sur les trois ou quatre moulins a vent qui ont naguère déployé leurs ailes sur le "Grand Plateau".
Par "pays de Sault", nous entendons essentiellement le canton de Belcaire. Mais s'agissant surtout du moulin a eau, c'est finalement le bassin hydrographique qui a délimité l'espace de notre étude. Nous avons retenu bien sûr le Rébenty dans la totalité de son cours et le bassin supérieur de l'Hers Vif, sans omettre les ruisseaux, parfois les ruisselets qui ont porté des moulins à Campagna et à Rodome, mais aussi à Belvis et à Roquefeuil. En outre les divers rédacteurs ont su prendre des libertés avec les limites dés lors que le sujet l'imposait.
Que peut-on dire du moulin de Sault?
Le moulin à eau, révolution technique ancienne mais lente à se répandre, a fait l'objet de nombreuses études, certaines remarquables. Notre but n'est pas de produire une nouvelle thèse. Nous voudrions simplement faire connaître cette machine devenue tellement indispensable que chaque communauté a voulu en posséder un exemplaire.
Pour ce faire, nous avons tenté de saisir le moulin sous ses divers angles (historique, architectural, technique, économique et humain), en insistant sur ce qui nous a paru typique ou moins bien traité dans les autres ouvrages. L'architecture du moulin de Sault est pauvre, en raison du choix de la roue horizontale, totalement invisible. La technologie n'a pas été oubliée, mais le lecteur pourra se reporter au travail de Rémy Cazals (voir bibliographie) qui a bien traité cet aspect, prenant en outre plusieurs exemples en pays de Sault.
Par contre, nous avons traqué le meunier qui disparaît trop souvent derrière son moulin!
Enfin, ici comme ailleurs, la possession des moulins, scieries et forges fut longtemps la marque et l'instrument du pouvoir économique.

Nos recherches ont été menées dans quatre directions:
1°- Les études déjà réalisées sur les moulins - au sens large du terme - et sur le pays de Sault.
2°- L'archive, abondante pour le pays de Sault, qu'elle ait été versée aux Archives départementales de l'Aude ou conservée par les communes.
3°- Le terrain, au sens matériel du terme, par la visite, le repérage, la photographie: tout ce qu'on nomme aujourd'hui l'archéologie industrielle.
4°- L'enquête auprès des professionnels, de leurs proches, des anciens, des conteurs.

Étude de terrain et d'archive, recherche et mise en forme ont représenté pour notre équipe vingt cinq rencontres, des centaines de contacts de toute nature, quatre années d'un travail souvent intense, toujours riche.

Nous avons beaucoup découvert.

Puisse le lecteur y trouver maintenant son plaisir!